L’INSTRUCTION NE FAIT PAS LE CITOYEN — DES MANUELS POUR RIEN ?

image principale de l'article L’INSTRUCTION NE FAIT PAS LE CITOYEN — DES MANUELS POUR RIEN ? dans le blog MT1969 de Michelson Thomas

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L’incivisme généralisé et la corruption érigée en norme dans la vie sociopolitique haïtienne sont fréquemment attribués à l’absence d’enseignement de l’instruction civique chez les jeunes qui, paradoxalement, peinent alors à investir les espaces de décision politique. Cette explication, bien simpliste à mon sens, semble trouver un écho pathétique dans le cas de l’actuelle ministre de la Jeunesse, des Sports et de l’Action civique — issue de la génération des années 1990, et officiellement chargée de promouvoir les valeurs civiques auprès de la Jeunesse — publiquement dénoncée et formellement inculpée par l’Unité de lutte contre la corruption (ULCC) pour avoir détourné les fonds dédiés aux commémorations civiques nationales. Pour d’aucuns, la titulaire du MJSAC incarne la faillite d’une génération prétendument mal formée.
L’argument du manque d’instruction civique tombe à plat lorsque bon nombre des dirigeants actuels — qui occupent l’espace politique depuis environ un demi-siècle et se recyclent admirablement d’un régime politique ou d’un gouvernement à l’autre — ont eux-mêmes bénéficié de l’éducation civique d’antan, portée notamment par le fameux manuel « d’instruction civique et morale ».

Pourtant, ils sont rares ceux qui ont traduit ces enseignements en conduite éthique. Aussi, être enseigné ou formé ne suffit-il pas : encore faut-il incarner les valeurs apprises. Depuis 2014, un cours d’éducation à la citoyenneté a été introduit au secondaire, mais son efficacité reste tributaire d’un contexte marqué par la dévalorisation des normes, l’impunité institutionnalisée et l’effritement progressif du sens de l’intérêt général. (https://ayibopost.com/jaime-haiti-est-officiellement-mort.)

Dès lors, blâmer exclusivement la jeunesse pour les dérives civiques actuelles revient à se détourner des responsabilités structurelles qui gangrènent l’espace public depuis des décennies. Car l’éducation à la citoyenneté, si elle reste essentielle, ne saurait prospérer dans un écosystème gangrené par l’exemple contraire : celui d’institutions discréditées, de discours politiques creux, et de pratiques où le cynisme supplante l’intérêt général. C’est moins un vide de formation qu’un excès de dissonance entre les principes proclamés et les comportements réels qui désoriente la jeunesse haïtienne.

En l’absence d’un environnement éthique, même le meilleur programme reste inopérant. Et pour cause, les connaissances civiques, qu’elles proviennent de l’ancien manuel, du récent « J’aime Haïti » ou des nouveaux cours, ne suffiront pas à forger de meilleurs citoyens si la société elle-même n’en offre pas l’exemple vivant. En l’absence d’un contexte structurant, crédible et porteur de sens, la jeunesse intériorise surtout ce qu’elle voit. Comment espérer qu’un adolescent comprenne l’importance du bien commun lorsque/lorsqu’ :

  • La vie politique est-elle trop souvent marquée par des mensonges, des coups bas et des trahisons, offrant bien peu de modèles de probité publique ?
  • Aucune politique publique cohérente n’est mise en œuvre pour répondre à la question cruciale : « Quelle jeunesse pour quel pays ? », laissant les jeunes sans orientation civique claire ?
  • Certains médias, qui devraient jouer un rôle de contre-pouvoir éducatif, abondent en intervenants peu conscients de leur mission d’éducation citoyenne, préférant parfois le sensationnalisme à l’information constructive.
  • Des responsables religieux se perdent dans des querelles ou des prêches futiles, oubliant que l’amour du prochain et le sens moral devraient constituer leur boussole commune.

Dans un tel « cadrage », même la meilleure instruction civique demeure inopérante. Le civisme ne s’enseigne pas seulement : il doit se vivre. Si l’élève observe au quotidien la primauté des intérêts personnels et claniques sur le bien commun, le discours pédagogique devient dissonant, voire inefficace.

Plutôt que de faire porter à l’école ou à la jeunesse le fardeau d’un échec collectif, il devient urgent d’ouvrir un débat national. Ce texte, sans prétendre dicter des solutions, appelle à une réflexion partagée entre éducateurs, religieux, médias et la Société civile haïtienne, dont certains acteurs gagneraient à se rappeler que leur mission première consiste à défendre les valeurs citoyennes, et non à briguer uniquement des postes de pouvoir.

Un plaidoyer transversal, suivi d’une mobilisation citoyenne portée par le souci du bien commun, ne pourrait-il pas enfin redonner à la Jeunesse des repères durables, enracinés dans la responsabilité, la transparence et l’intérêt général ?

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